Le hittite
Le hittite
Personne & grammaire
Potins 1
Raymond Federman
Jacques Barbaut
P. Beurard-Valdoye
Federman à Avignon
H�pital

LE DECHIFFREMENT DU HITTITE

     A l'époque de Cheval d'attaque, la revue publiée de 1968 à 1978 par Didier Paschal-Lejeune (celui qu'on appelait "le Grand Belge")... vous ne vous rappelez pas ? ça ne m'étonne qu'à moitié !... notre siècle est inculte et, pour ce qui est de la réflexion théorique, si tragiquement nul !... à l'époque, dis-je, de Cheval d'attaque, et bien sûr aussi de Cavalier seul (l'un n'allait pas sans l'autre), le poète Jean-Pierre Bobillot... un gamin, à l'époque !... signait Aristide Schwa certaines de ses interventions. Il usait encore de ce pseudonyme en 1979, dans les premières livraisons de la prestigieuse revue Tartalacrème (qui s'en souvient encore ?). Je ne suis pas sûr qu'on ait toujours mesuré la portée à la fois poétique et théorique de ce pseudonyme.
     On en a sans doute compris la dimension biographique. Les gens disaient : Oui, Jean-Pierre Bobillot, il a beau s'avancer très loin sur le chemin de l'inouï, il n'a pas renié ses origines indo-européennes. Avant d'être le rocker des grammaires, comme dit si joliment Alain Frontier (applaudissements polis sur quelques bancs), Bobillot fut un spécialiste pointu dans le domaine du dorien sévère. Pas donné à tout le monde !... d'autant plus qu'à l'époque on ne pouvait pas encore se reposer sur les nouvelles technologies, qui font aujourd'hui se pâmer d'aise Jacques Donguy ou Éric Sadin. Mais il convient de dépasser l'anecdotique et de prendre une bonne fois le schwa au sérieux. Après tout, ce qui fut au départ une hypothèse hardie de la méthode comparative est devenue une réalité pour ainsi dire palpable, depuis qu'on a réussi à lire les inscriptions cunéiformes de la très ancienne Hatoussa...
     Depuis ma célèbre conférence touchant les alternances vocaliques dans le système grammatical des langues indo-européennes, musique de Fabien Tehericsen, Paris juin 2001 (applaudissements sporadiques un peu partout), on sait parfaitement prononcer le schwa. Mais j'avoue que cela demande un certain entraînement. Premier temps, occlusion : les cordes vocales s'appliquent l'une contre l'autre, le sphincter glottique se ferme pudiquement, on n'entend plus rien. Deuxième temps, explosion : les deux lèvres de la glotte s'écartent brutalement, ouvrant le passage de l'air. Après s'être écartées ainsi l'une de l'autre, elles ne se figent pas dans une immobilité stupide, mais continuent à être animées d'un rapide mouvement de va et vient de type sinusoïdal, ou vibration, comme celle qui accompagne l'émission de n'importe quelle consonne sonore. En même temps, le volume de la cavité pharyngo-bucale, grâce à la position combinée de la langue et des lèvres, se modifie de façon précise, affectant d'un timbre particulier la sonorité glottale, comme le ferait un résonateur : é pour schwa 1, a pour schwa 2, o pour schwa 3. Si vous faites suivre le schwa d'une voyelle dont le timbre est différent, tout se passe donc comme si, après avoir attaqué une voyelle, vous en prononciez une autre !
     Plus on remonte dans l'histoire de la langue, plus les phonèmes et leurs divers enchaînements apparaissent comme complexes. Essayez de prononcer une occlusive palatale (articulée sur le palais dur) sonore (accompagnée de vibrations glottales) aspirée (avec expulsion violente de la colonne d'air) à explosion sifflante (en posant la pointe de la langue sur la base des incisives supérieures de manière à freiner le passage de l'air) et à appendice labio-velaire (en faisant au dernier moment un mouvement de la bouche qui part des lèvres et se dirige vers le voile du palais)... Plutôt scabreux ! Quelque chose comme ghzw, en une seule émission de voix... Et quand vous aurez réussi, enchaînez immédiatement avec la vibrante r (car une racine indo-européenne peut se présenter au degré zéro, donc sans voyelle), suivie elle-même aussitôt de la semi-consonne yod... C'est pour nous quelque chose de quasiment impossible à prononcer. Impossible, sauf quand on s'appelle Jean-Pierre Bobillot !
     C'est là que je voulais en venir. Qu'on demande à Bobillot de traduire "Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour" en proto-indo-européen, il le fera sans broncher. Ça donne quelque chose comme :
         "ansgr ess ezd és int égr eztr r r r r s
          r s sgressezdé sintégreztran
          s s s s sgrsszdstgrz !" (Poèmeshow, p. 35)
Ce qui est devenu, après quelques siècles d'évolution phonétique, le beaucoup plus proche de nous "transgressezdésintégrez".
      Je m'explique. Avant la langue, donc avant le sens, il y a l'émotion (qui empêche de parler), il y a le cri. Le cri, dans le temps de son émission (au moment où il est vécu), n'est pas analysé mais perçu globalement, dans sa Gestalt immédiate. Si l'on voulait analyser le monstre, quelle complexité ! Combien de mouvements en même temps, et pas seulement la bouche et la gorge, mais le corps tout entier, des zygomatiques au boyau culier, avec accélération épouvantable du rythme cardiaque, gestes violents des membres, contracture affolée des muscles faciaux !... Très peu de gens, aujourd'hui, savent émettre un cri indo-européen : Joël Hubaut bien sûr, Julien Blaine aussi (et encore ce dernier s'aide-t-il parfois d'une conque marine)... Quelle crispation soudaine, suivie de quel relâchement de tous les muscles, de tous les nerfs ! Comme si celui qui ne peut encore parler voulait tout dire à la fois, dans un seul élan, dans une seule syllabe.
     Mais supposez que le cri, ponctuel, phoniquement complexe et sémantiquement affectif se prolonge, s'étale et se module dans le temps, ou se fasse écho à lui-même, finissant par s'articuler sur un deuxième cri, puis sur un troisième, puis sur un autre encore, bref qu'il excède la syllabe : il s'ouvre alors sur une durée, laquelle ne peut faire autrement que s'organiser d'une manière ou d'une autre (comme une sorte d'écho-système en mouvement, c'est-à-dire en équilibre toujours instable). Le rythme, c'est-à-dire l'organisation sonore de la durée, fait nécessairement son apparition et du même coup la langue (donc la phrase), ce quelque chose (cette énergie) qui cherchait à s'exprimer dans l'instant même (la syllabe) pouvant désormais s'appuyer sur une nouvelle dimension (la durée). Parler, c'est prendre son temps. Chaque nouvelle syllabe se penche en avant, pro vorsum, disait-on sur les collines romaines, c'est-à-dire prorsum, ou prosum, la prose, prorsa facundia (Apulée), prosa oratio (Quintilien), tout droit sur une ligne, fût-elle ici et là trouée de fenêtres silencieuses. Les syllabes, malgré qu'elles en aient, se chargent d'un sens qu'elles inventent (cf. les oiseaux de Jacques Demarcq... mais j'en parlerai une autre fois : Jacques Demarcq, ce n'est pas de l'indo-européen, c'est du chinois ; ce n'est pas seulement le son, c'est le dessin), deviennent des signes, chaque signe à son tour penché sur le signe à venir, et renvoyant aux autres signes : la prose, la langue, la logique.

PO' AND ROCK

     "Crever le matelas de mots" (et Sylvie Nève, en écho : "Tirez les cheveux des mots.... Les mots des cheveux, nœuds !..."), c'est retrouver, derrière cette prose, le cri d'avant la langue et d'avant JE.
     Les sonores purs (ceux dont les poèmes "non sémantiques" sont le dada, cf. Schwitters...), les François Dufrêne, les Henri Chopin, sans oublier Julien Blaine (quel organe, celui-là ! les éléphants peuvent aller se rhabiller, si j'ose dire), prétendent avoir un accès direct (j'allais dire élémentaire) au cri indo-européen. Ils enjambent l'histoire, ou la négligent, délibérément. Bobillot, lui, part plutôt du culturel et remonte hardiment le cours du temps, jusqu'au schwa. A ce culturel donc, il fait subir un traitement épouvantable et goguenard.
     Dans un sens, on peut dire que Sylvie Nève hurle moins que Bobillot (je parle évidemment des lectures publiques, le reste ne nous regarde pas). Elle parle indo-européen, mais un indo-européen qui aurait évolué phonétiquement jusqu'à vocaliser ses laryngales. Encore que !... Demandez-lui de glouglouter, comme lorsqu'elle était petifille et qu'elle faisait, ah !... des galipettes au pied d'un guéridon, elle sait encore ! Elle saura toujours. Mais dans le verbe glouglouter, il n'y a pas seulement des consonnes (gutturales précisément, sonores et liquides, écoutez le bruit que ça fait !), il y a ou. Sylvie Nève aime les voyelles. Aime le ou de souffle et aime le ou de trou. S'étonne d'être elle-même un trou, tout rond, comme fait sa bouche en le disant. Elle dit : "Un trou !... Rien qu'un trou, un trou... Un trou-mère, un trou-père ? Non ! Un trou mignon ? un trou-trou ?..." Diabolique ! Les saints des chapiteaux romans ont toujours lèvres closes ; ce sont les diables qui ouvrent grand la bouche. Sylvie Nève est le diable (diabolus in musica linguæ).... Charmant p'tit diable !... mais pardon, je m'égare...
     "On pourrait s'en tenir là", dit-elle. Et insiste : "On pourrait s'en tenir là, / entendons-nous bien : comme il / est supposé que nous sommes / édifiés sur ce qui n'existe pas, etc..." Mais le réel, contaminé, déjà parlé, afflue de partout (du 1er juillet 1988 au 30 juin 1989, elle écoute et note minutieusement le flot des paroles planétaires). Une poésie comme celle de Jean-Pierre Bobillot ou de Sylvie Nève ne s'en tient pas au cri. Elle oscille entre l'instant et la durée, entre la syllabe et la ligne (en grec stikhos, c'est-à-dire aussi le vers). Et parle.

A.F.



Rédacteur : Alain Frontier