Personne & grammaire
Le hittite
Personne & grammaire
Potins 1
Raymond Federman
Jacques Barbaut
P. Beurard-Valdoye
Federman à Avignon
H�pital
PERSONNE ET GRAMMAIRES

    Parler (même quand on ne s'appelle ni Artaud, ni Prigent, ni Le Pillouër, ni Blaine, ni Dufrêne) n'est pas nécessairement prétendre imiter le réel (chercher à le représenter) ni adhérer à l'illusion consensuelle. Tout langage n'est pas un langage commercial ou policier. Même la prétention réaliste est souvent prétexte à autre chose (Christian Prigent, à propos de Maupassant et de quelques autres :" Réalistes mon œil !..."). Pourquoi Robbe-Grillet se donnait-il tant de mal pour décrire un vol de mouettes ? Quel était le sens de son effort ? En quoi consistait le plaisir d'écrire de Stendhal ? Quel intérêt avait Francis Ponge à décrire l'huitre, la pomme de terre, la cruche, la boue ? S'il est entendu que le mot n'est pas la chose (ça, on le sait depuis pas mal de temps déjà), et que la langue éloigne du réel, l'aphasie non plus ne saurait nous en rapprocher. Sans cet éloignement il n'y aurait personne pour voir le monde, ni JE ni TU, ni langue ni réel. La langue sert au moins à poser des questions. Quoi d'autre que la langue serait susceptible de le faire ? Il en est de très pertinentes, comme celles que pose un Jean-Pierre Bobillot : "...Tous les Serbes sont-ils Serbes ? Tous les Catho sont-ils Croates ? Tous les démo sont-ils crates ? Tous les Ortho sont-ils Serbes ? Tous les homo sont-ils sexuels ? Tous les Crates sont-ils Croates ?..." (Le Réel, p. 46) Christian Prigent, il est vrai, dirait sans doute que les questions que pose Bobillot s'adressent moins au réel qu'à la réalité (le réel tel qu'il est déjà dit)....

    Jean-Pierre Bobillot présente sa poésie comme une poésie enfin impersonnelle. A-t-il vraiment raison ? Je ne le crois pas. Ce n'est pas parce que son auteur évite les pièges de l'autobiographie qu'une écriture est impersonnelle. S'il faut véritablement gommer JE, pas besoin des poésies pour ça ! ON s'en charge très bien tout seul !... de mieux en mieux même, grâce aux nouvelles technologies (qui ravissent tant Éric Sadin et sans lesquelles on se demande en effet comment nous pouvions seulement penser ; voyez combien les gens, grâce à Internet et au téléphone portable, deviennent soudain plus intelligents, plus libres d'esprit, plus heureux....) Je ne parle pas du MOI, je parle du JE : nul contenu qu'il s'agirait d'exprimer, à la manière des pélicans (si vous voyez ce que je veux dire). JE n'est qu'un indice grammatical, à peine un mot : un morphème. Mais un morphème qui change tout : il inaugure la langue. J'ai tenté, Cerisy aoît 1999, de m'expliquer sur cette question du JE , mais je ne suis pas sûr d'avoir été très clair. Je l'aurais été davantage si j'avais cité Kati Molnàr qui, lorsqu'elle écrit, ne dit pas :"Quant à moi...", mais "Kantaje". C'est tout différent.
    Car je ne crois pas qu'il faille réduire Katalin (ou Kati) Molnàr à ses manifestes pour une orthographe nouvelle, ni à quelque programme que ce soit... J'ai vraiment horreur des programmes, des mots d'ordre !... Quant à la réforme de l'orthographe, ce n'est pas une nouveauté. Déjà en 1542, le grammairien Louis Meigret en proposait une dans son "Traité touchant le commun usage de l'escriture françoise"; beaucoup d'autres ont pris le relais (voir les travaux récents de Nina Catach). Et quant à la distinction qu'il conviendrait de faire entre une langue parlée (donc populaire, donc bien) et une langue écrite (donc pas populaire, donc pas bien), j'ai dit ailleurs ce que j'en pense. (Du reste, je ne vois pas au nom de quoi on déciderait que les "langues basses" sont moins mauvaises que les autres... Mais j'arrête là, je vais encore me faire taper sur les doigts par Verheggen.) Non, il faut prendre Kati Molnàr au sérieux et pour ce qu'elle est vraiment : un écrivain, un poète (et de première grandeur).
    "Kantaje", malgré toute l'invention mise en oeuvre quant à la forme (l'invention des langues, le découpage des textes, la construction de l'agrégat, les artifices typographiques...) n'a rien d'un livre formaliste. C'est le livre d'une personne. Son auteur est une jeune femme qui marche dans la rue entre ses deux enfants, elle tient un sac plastique à la main. Elle est hongroise, et française. Française, et hongroise. Elle est ce va-et-vient, ce déplacement continuel dans l'espace, et dans le temps. Elle n'est pas en exil. Elle écrit. Son écriture, malgré les événements de l'Histoire, la rudesse du vécu, est une écriture qui refuse le tragique. Elle n'est pas déchirée entre des langues différentes qui lui seraient imposées par les circonstances de la vie. Son écriture la place au-dessus. Elle n'abandonne rien. Elle parvient même à cette chose tout à fait extraordinaire qui consiste à apprendre au français à parler le hongrois. Car il n'y pas seulement une pluralité de textes qui s'entrelacent et dont "Kantaje" (comme aussi les "poèmesIncorrects") offre "l'agrégat", mais une pluralité de langues. J'aime beaucoup Kati-Katalin. Pas seulement elle, elle madame Molnàr toute seule et personnellement ; pas seulement son livre. Mais elle-dans-son-livre, elle-par-son-livre, elle-à-travers-son-livre, elle-et-son-livre, ensemble, toujours.

A. F.
__________________

Ouvrages cités :
Sylvie Nève, "De partout", éditions Les Contemporains favoris (1 ter rue de la Caisse d'Épargne, 6200 Arras), 1992 (326 pages).
Sylvie Nève et Jean-Pierre Bobillot, "Poèmeshow", éditions Les Contemporains favoris, 2000 (172 pages + CD).
Jean-Pierre Bobillot, "Le réel", éditions Cadex, 1995, "Crevez le matelas de mots ! & autres poëmes (1978-1999)", Atelier de l'Agneau, 2000 (62 pages + CD).
Jacques Demarcq, "Chin Oise Ries", avec trois dessins de Daniel Schlier, Beauvais, éditions G & g, 2000.
Katalin Molnàr, "poèmesIncorrects et mauvaisChants chantsTranscrits", Biennale Internationale des Poètes en Val-de-Marne, Paris, éditions Fourbis, 1995. "Quant à je (Kantaje)", Paris, éditions P.O.L., 1996.
Christian Prigent, "Salut les anciens / Salut les modernes", Paris, P.O.L., 2000.
Et quelques trop rapides allusions également à Didier Paschal-Lejeune, Fabien Tehericsen, Joël Hubaut, Julien Blaine, Éric Sadin, Jacques Donguy, etc.. En revanche, je n'ai pas eu le temps de parler d'Olivier Cadiot, de Christophe Tarkos et de quelques autres qui pourtant m'importent beaucoup.

 


Rédacteur : Alain Frontier