Potins 1
Le hittite
Personne & grammaire
Potins 1
Raymond Federman
Jacques Barbaut
P. Beurard-Valdoye
Federman à Avignon
H�pital

Le silence

(préface re-Fusée)

 

J’ai toujours été très con. Ne riez pas, ce n’est pas un métier facile. Je veux dire : en pleine conscience et connaissance de cause, je voudrais vous y voir !... Surtout qu’on n’est jamais sûr — entendez : sûr à cent pour cent — d’avoir raison d’être con. Solution possible : se taire. Au moins provisoirement, pendant deux ou trois minutes se taire. Obstinément. Les vieux Grecs avaient un drôle de mot pour ça : euphêmeïn, littéralement : « bien dire ». Voyez par exemple : Homère, Iliade IX 171 ; Aristophane, Nuées 263 ; Platon, République I 329 c…  Et le poète Horatius Flaccus ne fut pas moins radical avec son favete linguis ! Poilant, non ? Bien dire = se taire. Pas seulement les Grecs, d’ailleurs ! Vous ne pouvez pas ne pas avoir remarqué l’étrange partage décrété par la statuaire médiévale : seuls les diables ont droit à la parole. Et ne s’en privent pas ! Corps hideux, cheveux en flammes, face ravagée de contorsions et de grimaces, bouche à pleines mains distendue pour mieux vomir blasphèmes et slogans !... Les gens de bien (apôtres et confesseurs, saints et vierges aux lèvres serrées) se taisent, motus et bouche cousue, c’est la règle, et les anges ont un mince sourire de Joconde.

Je sais qu’une manière de se taire consiste à faire beaucoup de bruit, le plus de bruit possible, comme à l’opéra quand la musique empêche de saisir le sens des paroles, tellement de bruit qu’à supposer que vous parliez encore, vous ne sauriez vous entendre vous-même : paronomase généralisée, calembours en cascades, litanies interminables, chapelets, kyrielles, rosaires et moulins à prières. Certains poètes mystiques y excellent (Charles Péguy, Jean-Luc Parant… Je parle évidemment des Quatrains de Péguy, pas de ses Tapisseries). Mais c’est dangereux. Rappelez-vous la prestation de Sylvain C. à Limoges (Haute-Vienne), le soir du 31 janvier 2007 (je maquille le nom Courtoux pour éviter d’offenser l’homme, c’est la moindre des choses !) lors d’une manifestation organisée par  Laurent Cauwet (l’homme qui naguère me spolia de Portrait d’une dame après avoir empoché la subvention du CNL) : « La solution finale !... La solution finale !... », qu’il gueulait dans son micro,  essayant de produire du silence en répétant le mot à se vider la tête. Mais l’ignoble chose résonnait malgré lui, sans qu’il eût prise. Effroyable ! Ce que je veux bien appeler son étourderie réitérait le massacre. Ce jour-là, pardonnez-moi, je me suis abstenu d’applaudir.

Mais il existe un vrai silence, lequel consiste à se taire pour de bon. Le temps au moins de voir venir ( « que sais-je ? »). Songez à la vertu proprement poïétique de ce silence, songez à toutes les figures qu’il engendre : la métaphore (faire trou dans le vacarme), l’oxymore (un assourdissant silence), l’anadiplose (les uns mouraient sans parler, les autres parlaient sans mourir), la réticence (Quos ego…), la métonymie, l’hyperbole, la litote...

Donc c’est décidé : motus ! Je me tais. J’écoute. On appelle ça : écrire une préface. Rassurez-vous, ce silence-là n’engage que moi. Un préfacier ne fait pas vraiment partie de l’équipe rédactionnelle (sinon, il ne serait pas un préfacier, il serait un éditorialiste), c’est à peine si son nom figure au sommaire. Préface n’est pas texte, mais hors-texte. Préface consiste à se recueillir en silence (euphêmeïn) avant d’écouter. Ce que devrait toujours faire le public quelques secondes avant que le film ne commence. À ce silence préalable, il a tout à gagner : un beau texte (un beau tableau, une belle photographie, une belle musique, une belle pensée), tout le monde vous le dira, est un produit capable d’inspirer le lecteur (surtout en temps de crise !), c’est-à-dire, en fin de compte : lui donner la parole, ou la lui rendre, vraiment.

 

Alain Frontier

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Vient de paraître

LE COMPROMIS

par Alain Frontier

 

 

ISBN 9781291788228

Éditeur : Les éditions sitaudis (Pierre Le Pillouër)

Mise en page et fabrication : Emmanuel Olégine

Impression : www.lulu.com

Pages 268

Reliure : Dos carré collé à couverture souple

Impression intérieure : Noir & blanc

Poids : 0,46 kg

Dimensions (centimètres) : 15,24 (largeur) x 22,86 (hauteur)

 

On peut se procurer Le compromis à l’adresse suivante :

 

http://www.lulu.com/shop/alain-frontier/le-compromis/paperback/product-21560146.html;jsessionid=DED78316C11133D64E22124E90948D40

 

 

Rédacteur : Alain Frontier