Raymond Federman
Le hittite
Personne & grammaire
Potins 1
Raymond Federman
Jacques Barbaut
P. Beurard-Valdoye
Federman à Avignon
H�pital
RAYMOND FEDERMAN

Peu de gens savent que Raymond Federman se trouvait pour trois quatre jours à Paris la dernière semaine de novembre 2002. Il arrivait direct de Heidelberg (c'est fou ce qu'on peut voyager quand on est américain !), où il avait performé, de concert avec Joël Hubaut, Christian Prigent et quelques autres. A Paris il est descendu à l'hôtel ***, boulevard Saint-Jacques, à une enjambée de Montrouge. Il était venu pour signer un contrat avec Al Dante. Je suis sûr de mes renseignements, parce que, le 25, on s'est téléphoné. Federman est plus connu aux États Unis (et même en Allemagne — qui aurait osé le prévoir le 16 juillet 1942 ?—) que dans notre charmant pays, qui ne le mérite guère, si l'on excepte Pierre Le Pillouër, Nathalie Quintane, Laurent Cauwet, moi-même et quelques autres. J'ai fait sa connaissance le 5 janvier 1982. Grâce à Maurice Roche. Oui, plus de 20 ans qu'on est copains, Raymond et moi ! Il n'habitait pas encore à San Diego, sur le Pacifique, mais à Buffalo. ça me faisait rêver : la cataracte du Niagara... les mensonges de Châteaubriand... la neige... Le petit émigrant de 1947 paumé devant la statue des libertés (encore sous le choc après l'impardonnable catastrophe) était devenu professeur à la State University et écrivain reconnu. C'est lui qui fut en 1976 le maître d'œuvre du cahier de l'Herne consacré à Beckett. Mais tout ce qui s'était passé avant, il m'a raconté, je sais : la mort, la misère, la fuite, la traversée, les travaux dans la ferme et la fourrure de tante Rachel... le jazz du Blue Bird et le saxo de Charlie Parker... le casque lourd et les sauts en parachute... les nouilles... Oui, tout raconté, plusieurs fois, avec des angles de vue toujours différents et selon des versions qui changeaient à chaque fois, mêlant réel et invention comme fait toujours la mémoire avec ses sauts de carpe et ses continuels allers et retours à travers le temps. La mémoire est une ligne épaisse, mouvante, et qui part dans tous les sens — c'est l'épaisseur du temps qui nous sauve de la mort — toute fiction est un mensonge, indispensable, l'écriture ne répète pas la chose. Écrire c'est s'inventer un double (" moinous "), pas d'autre vérité que cette fiction-là. C'est pourquoi Federman ne se sert pas d'un bic pour écrire, mais carrément d'une Buick, une vieille Buick spéciale d'occasion, un peu pourrie mais ça roule encore. Un poète, c'est un enfermé, entre quatre murs ou dans sa tire. Or il se trouve que sa Buick, elle a beau être vieille, elle fait pas mal de route ! Surtout que celui qui la conduit, le cul sur son siège, il voyage pas mal aussi dans sa tête et dans sa langue, dans ses deux langues et entre ses deux langues. Sûr qu'elle consomme beaucoup, la Buick (quel travail c'est, d'écrire ! surtout qu'il faut sans cesse remettre ça) mais elle rend tout possible. Qu'il y ait matière à écrire n'est d'ailleurs pas la seule condition pour pouvoir raconter une histoire. Il faut d'abord quelqu'un pour raconter. Pas de récit sans le plaisir de raconter. Ce raconteur, il existe, croyez-moi ! Infatigable ! Intarissable ! Tour à tour drôle et émouvant, porno et pathétique, sérieux et rigolard, ne reculant devant aucune énormité, sautant d'un sujet à l'autre, d'un ton à l'autre, comme un acrobate ou comme un jongleur, bousculant la typographie avec ses gestes, ses mimiques, ses onomatopées... Troisième condition nécessaire : qu'il y ait des gens pour entendre. Des gens bien réels. Même si, en principe, ils n'ont pas le droit d'intervenir, ils sont là, ils écoutent. On fait cercle autour du conteur. D'abord un, puis deux, puis dix... A la fin on ne peut plus les compter tellement ils se pressent, une vraie foule ! Ils ont beau rouspéter parfois, trouver qu'il y va fort, lui demander des comptes et des explications, lui faire la leçon, lui envoyer leurs ouvrages de référence, lui, il s'en fout, continue à parler et eux continuent d'écouter. Trois conditions donc. Et l'ami Federman en a même ajouté une quatrième: c'est qu'il y ait un éditeur (devant qui défendre et revendiquer son droit à la parole) et cet éditeur, il a même droit à un traitement spécial. Il y a des gens, voyez-vous, qui ne comprennent rien. Ils confondent le temps avec la chronologie. S'imaginent que JE se trouve avant le bouquin, alors qu'il se trouve après. Ignorent que " JE " est une fiction, comme dit Nietzsche (" Par-delà le bien et le mal ", 17 et 54). Ne comprennent rien au farfelu ni à l'émotion. Ah ! le moment où tante Rachel descend de la voiture !... J'étais bouleversé en lisant ça. Surtout que la scène est filmée plusieurs fois, avec des vitesses et des angles différents... Une émotion qui écrasait toutes les catastrophes du monde, comme ça, d'un seul coup, et toute "l' horreur chosesque ". Et cet autre passage où le narrateur montre son père, fuyant les charges policières au soir d'une manif , le visage en sang, et le serrant très fort dans ses bras en éclatant de rire!... (C'est sans doute ce rire-là, ce rire énorme et capable de tout emporter, qui manquait à l'écriture de Céline.) Mais un rire qui n'oublie rien. L'écrivain sait qu'il existe quelque chose d'innommable et qui exige pourtant d'être nommé. Alors il n'y a plus de phrases, rien qu'une voix. L'enfant a 13 ans quand étoile jaune, rafle de juillet 1942, disparition de sa famille dans les camps de la mort. Tapi dans son recoin, témoin aveugle et réduit au silence dans le huis clos de sa peur et de son humiliation. Plus rien. Est-il possible de tout recommencer ? L'écrivain d'aujourd'hui a travaillé à donner forme à cette voix enterrée et toujours là :"...fini foutaise fini de se dépenser en fourire qui rit du rire ma vérité redite refaite pour de bon en mots qui disent vérité du bout des doigts tremblants de raymond féderman ici encore maintenant enfin".

Alain Frontier
(24 décembre 2002)

" La fourrure de ma tante Rachel ", éd. Circé, 1996 (240 p., 18,29 ). — " Amer Eldorado 2/001 ", Berlin, éd. Weidler, 2001. — " La voix dans le débarras ", avec préface de Marc Avelot et suivi de "Echos" de Maurice Roche, Les Impressions Nouvelles, 2001. —Voir le bel article de Nathalie Quintane sur http://www.sitaudis.com.
 

October 6, 2009

My father died this morning. Last night I read all of "The Voice in The Closet" to him in one breath, 75 pages: one sentence. I stopped on page 61 to cry, and then we both cried at the end.

He had not been responsive for more than 24 hours, so this was especially magical.I thanked him for all the books, all the beautiful sentences, this being the most beautiful I had ever read. I thanked him for being the best father I could ever imagine. I told him he would always be my best friend. His eyebrows told me to stop crying. So I did. I told him I understood because he had taught me about laughter.

I went to bed on the pull-out couch next to his bed. I half heard his loud heavy breathing stop and roused to call my mom, who had already had a beautiful tearful last goodbye, and the nurse. He had died. We said kaddish for him at the mortuary, and he was cremated, as he wished, like his mother, father and sisters, at about noon.

We are planning to spread some of the ashes, maybe some noodles too, at his golf course, maybe even make a drop at the casino, and then bring some to France to spread at his former apartment and Le Cimetière Marin (the one in the Valéry poem he wanted me to read to him last week).

My mother and I, my sister Robin and brothers, James and Steve are planning a memorial celebration of his life in San Diego in the coming weeks, details to come.

We are okay, feeling strong. We had a really special last few weeks with him, not to mention a really special 47 to 49 years. I apologize for the group e-mail. I just wanted you to know.

Much love,
Simone

Rédacteur : Alain Frontier