Jacques Barbaut
Le hittite
Personne & grammaire
Potins 1
Raymond Federman
Jacques Barbaut
P. Beurard-Valdoye
Federman à Avignon
H�pital
Le coq et l'âne

     Essayez donc d'écrire un livre sans respecter un quelconque cahier des charges !... Illisible, non ? Un livre qui ne serait pas l'exécution d'une convention, passée entre celui qui écrit et celui qui lit, fût-elle une convention paradoxale, inouïe, révolutionnaire... Impossible ! Cette impossibilité pourtant n'embarrasse pas Jacques Barbaut, qui fait imprimer sur la couverture (c'est le titre de son livre) : le Cahier-Décharge. Pas de mission à remplir, moi ! semble-t-il dire. Pas de justifications à apporter ! Je mets les choses à plat. Je jette. J'entasse. Pour le plaisir ! L'âne, d'un coup de rein, fait valdinguer sa charge, les objets se répandent par terre, n'importe comment, comme grains dans la basse-cour. D'ailleurs l'auteur n'affiche aucun programme, ne manifeste aucune velléité proprement subversive, ou simplement critique — ce serait encore une mission, dont il aurait à rendre compte. Non, pas de charge ! Léger, léger !... et" finalement l'esprit libre et vagabond, assez ouvert à tout ce qui, ici ou là, à l'intérieur, pourrait surgir " (p. 137).
     Pourtant l'image qu'il donne de lui n'est pas celle d'un écervelé ni d'un rêveur. On se le représente plutôt comme un homme cultivé (lit beaucoup, et de près : Balzac, Stendhal, Mallarmé, Rimbaud, Kafka, Breton, Queneau, Raymond Roussel, Alfred Jarry, Jules Verne, Daniel Oster, André Martel...) ou comme un correcteur d'imprimerie penché sur une épreuve : scrupuleux, pointilleux, toujours en éveil, rien ne lui échappe. Maniaque ? Peut-être, mais un joyeux maniaque alors ! Il écrit (p. 20) : " Entamer un nouveau cahier(ceci étant primitivement écrit sur une feuille volante). / Entamer un nouveau cahier pour : / ... faire la liste de tous les nouveaux cahiers qu'il me faudrait entamer. / Entamer un nouveau cahier pour : / ... établir la liste de... ". (On songe à MHD et à ses incroyables carnets...)
     Plus tard (5 octobre 2002), il s'achète un " nid-bouc ", bourré de puces dernier cri, système Mac OS 9 et menu Pomme incorporé (p. 119). Mais ce surcroît de technologie ne lui était pas vraiment nécessaire pour maîtriser la méthode du couper-coller. Jacques Barbaut est comme le professeur Aronnax : n'a pas besoin d'ordinateur pour regarder et pour penser. Posté derrière le hublot de son Nautilus, il voit défiler les noms dans la lumière crue du fanal (" mon électricité n'est pas celle de tout le monde", dit le maître du bord). Une cascade de noms ! Et tant pis si le voyage se poursuit à toute vitesse (vingt mille lieues à travers la langue et la culture) et qu'une vitre solide s'interpose entre le monde et lui. Les poissons qu'il observe ne sont pas ceux que le filet remonte à bord et qu'il pourra manger, mais bien plutôt " l'absente de tout banquet " (p. 11)... Les mots seulement, pas les choses, il n'est pas dupe ! Mais ne perd pas son temps à s'en plaindre.
     Or Jacques Barbaut ne se contente pas de nommer, d'énumérer, de faire des listes. Il commente, il raisonne, il compte, il calcule. Ah ! ses incroyables numérologies, ses comptes à dormir debout et qui tombent toujours juste allez savoir comment !... Et l'attention qu'il porte à la lettre !...(Profession : correcteur, ne l'oublions pas.) Chaque jour il arpente la page, en quête de ses plus belles coquilles, chacune d'elle ayant quelque chose à lui apprendre sur lui-même. Alors, quand Rimbaud écrit : " Trouvez Hortense ", il sait comment s'y prendre (d'autant plus qu'il connaît par cœur les travaux de Pierre Le Pillouër sur la question).
     Bric-à-brac ? Magasin de curiosités ? Herbier fou ? Comment faire un livre avec ça ? (p. 13 : " X ouvrit la bouche et ce fut alors le plus gigantesque et inattendu coq-à-l'âne qui se pouvait. ") C'est bien ce qu'affiche en tout cas la présentation typographique de son texte avec sa mise en page très aérée. Un discours sans transitions, sans liaison, sans raison ? Voire !... Si Jacques Barbaut produit des coq-à-l'âne, il fait mentir le mot en n'oubliant jamais ni l'âne, ni le coq, qui tous deux, comme des motifs musicaux récurrents, jalonnent le texte d'un bout à l'autre et semblent finalement le porter. On a donc : l'histoire de l'âne, et lhistoire du coq (dans tous les sens du mots, évidemment). Mais aussi d'autres bribes d'histoires enchevêtrées qui démarrent, puis s'interrompent, pour resurgir un peu plus loin, à commencer par l'histoire de la machine à écrire dont la lettre Q est bloquée (comment écrire " coq " dans ces conditions ?) Trouvez le Q !... (et, éventuellement son rapport avec la lettre H). Ou bien encore les successives traductions façon Jacques Demarcq (auquel font peut-être allusion, qui sait ? " langue des oiseaux ", p. 15, et "langue des zoziaux ", p. 27) du cogito cartésien...
     Pas seulement collectionneur !... " tout l'ensemble se recomposait selon un ordre neuf, jamais imaginé. " (p. 55) Jacques Barbaut a de la suite dans les idées, si ce n'est pas la suite " de tout le monde ". De pas se laisser égarer par le titre. Plus qu'une décharge, qui serait le lieu de je ne sais quel " pourrissement poétique " (Denis Roche), le livre est un réseau où se trouver soi-même. Qui est Jacques Barbaut, né le 18 janvier 1960 (p. 19), d'une famille de mineurs (p. 47) établie dans le nord de la France (p. 28) ; qui passe les dix-sept premières années de sa vie à Béthune (p. 54) ; a un fils (p. 103), né le 19 juillet 1996 et prénommé Léo-Paul (c'est-à-dire, comme il s'en avisera plus tard, "Lait au Pôle ", Voie lactée, blancheur, comme une page sur laquelle tout serait encore à écrire) ? Jacques Barbaut décline donc son nom dans toutes les orthographes, explore le réseau culturel et langagier qui le constitue. — "Etes-vous absolument certain de vouloir quitter maintenant ? " demande la machine à la fin du livre (p. 143). Je n'en crois rien.

Alain Frontier
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Jacques Barbaut, Le Cahier-Décharge, VOIXéditions (Richard Meier, 35 rue de la Victoire, 57950 Montigny, France), 1er trimestre 2002. — 148 pages, 15 euros.

Rédacteur : Alain Frontier