P. Beurard-Valdoye
Le hittite
Personne & grammaire
Potins 1
Raymond Federman
Jacques Barbaut
P. Beurard-Valdoye
Federman à Avignon
H�pital
" LA FUGUE INACHEVEE " de Patrick Beurard-Valdoye (édit. Al Dante-Léo Scheer, 2004 — 400 pages, 25 €).

    On pourrait croire qu'il suffit d'avoir lu Mossa pour savoir lire La fugue inachevée, mais non. Comme dans Mossa, sans doute, le site est d'abord appréhendé depuis le haut, à vol de héron (le paysage comme une carte IGN), — avant qu'on y rampe entre les barbelés de l'Histoire (des prisonniers de la Grande guerre à l'exécution du facho Laval) : survol des zones frontières (dangereuses), passages problématiques d'un bord à l'autre, d'une langue à une autre langue. Pour le prisonnier qui s'évade, la langue est le premier danger. Land et langue. Poésie est ce qui traverse. Du reste, les itinéraires rencontrent ici encore ceux des poètes, voix et voyages (Paul Celan, Hölderlin, Schubart Rimbaud...) Tout cela gravé dans le paysage et qu'il faut lire pour réveiller la mémoire, faire parler le non-dit de l'Histoire (ses pages blanches). Poésie est Lucile (lucide) qui remonte le cours du temps — vers les sources.
     Mais Mossa nous avait appris à lire en nous laissant porter et emporter par le cours d'un même fleuve jusqu'à son terme (là où la terre devient eau, la grande inondation, la mer). Bribes d'Histoire et leçons de choses, noms de lieux et documents sauvés des eaux, cortèges et défilés, sentiers à travers champs et installations industrielles, tout s'accrochait facilement au cours du fleuve, tout était par lui charrié. Ce n'est plus le cas de la Fugue. Sans doute la poésie y prend-elle encore appui sur un site bien réel : le territoire de Belfort, le pays Souabe, Stuttgart et la forteresse de Hohenasperg (où l'on enferme les démocrates et les utopistes, les poètes et les fous) et les cours d'eau n'en sont pas absents, le Neckar surtout, dont le cours supérieur résulte, dit-on, d'une capture des eaux du Danube. Cela nous conduit, n'est-ce pas, tout droit à Sigmaringen (à quelque 70 km au sud de Stuttgart, non ?) et à ses " gammés-de-la-guerre ".
Mais les rivières n'ont plus ici la fonction d'entraîner clairement le poème comme le faisait la Meuse dans Mossa, — et comme aussi l'itinéraire qui mena Ulysse de la Troade juqu'à son île d'Ithaque entraîne et oriente le cours de l'Odyssée (en est du moins la trame matérielle, ou le prétexte). A voir les choses de ce point de vue, la Fugue ressemblerait davantage à l'Iliade et au va et vient continuel qu'elle opère entre les deux pôles de la guerre, la cité assiégée (au centre de laquelle, calfeutrée dans sa chambre : Hélène) et le camp des Achéens, au bord de la mer (entre les deux : la plaine, où tout se joue).
     Cela produit un livre qui est finalement tout autre que Mossa, et qui rend nécessaire une autre lecture. Une boussole (même bien bricolée par un fugueur averti) et une carte ne suffisent pas. Pour franchir les frontières, il faut Bach. Car ce livre est aussi un art de la fugue, dans tous les sens du terme. D'abord parce qu'il s'agit bien de cela : de la fugue, de la tentative d'évasion. Les mots se rencontrent et se confortent en une constellation signifiante qui éclaire l'ensemble du texte. Non la fuite (honteuse), mais la fugue (dangereuse) : " l'évadé est toujours l'évadé d'un bourreau / il est passif / passif d'une peine / se faisant la belle il devient actif " (p. 120) Comment survivre à l'exil nécessaire ? Comment échapper à la langue du vainqueur ? Comment ruser avec la langue ? Poète est celui qui est enfermé (comme prisonniers dans la mine de sel), poète est celui qui s'empare de la langue du vainqueur pour se faire la belle. Poète est celui qui n'en a jamais fini de se faire la belle :" Ce qui est inhumain dure ce qui est humain doit toujours être recommencé "). Fugue est donc toujours inachevée.
     Mais l'insistance sur le vocabulaire des techniques contrapuntiques montre qu'il faut prendre l'Art de la fugue au mot ; elle donne la clé qui permet la lecture. Je n'en ai sans doute pris conscience que peu à peu, et ne me le suis formulé clairement que ma lecture achevée. Pris conscience justement qu'elle était pourtant inachevée, qu'il restait à faire sonner ensemble les parties que je n'avais lues jusqu'ici que l'une après l'autre. Ce livre ne compte pas sur l'apparente et relative linéarité de Mossa, il existe d'abord dans la juxtaposition des différents mouvements, des différents styles, des différentes écritures, que le lecteur ensuite est invité à superposer jusqu'à les entendre tous à la fois, en même temps, dans une sorte de polyphonie énorme ! Comme si, au terme d'une strette monstrueuse, un accord inouï des parties remplissait soudain toutes les " pages blanches de l'Histoire ". Le livre entier compris en un seul instant, qui miraculeusement s'éternise.

Alain Frontier
Mai 2004

[" La fugue inachevée " est le 4e volet du " Cycle des exils ", qui comprend également " Allemandes " (men / Arte facts, 1985), " Diaire " (Al Dante, 2000) et " Mossa " (Al Dante, 2002). Sur " La fugue inachevée ", lire le texte de Pierre Le Pilouër sur
http://www.sitaudis.com/sitaudis.php?tab=parution&texte=433 ]

Rédacteur : Alain Frontier
15/12/02