Federman à Avignon
Le hittite
Personne & grammaire
Potins 1
Raymond Federman
Jacques Barbaut
P. Beurard-Valdoye
Federman à Avignon
H�pital

LE TEMPS FEDERMAN

     Voilà 25 ans à peu près que je connais Raymond Federman. Mais je l'ai vu pour la première fois en chair et en os il y a à peine deux ans seulement. Le 21 mars 2003 exactement. Tu te rappelles, Raymond, comme on a bien bouffé ce jour-là et comme on était contents de se rencontrer ? Maurice Roche m'avait dit (en 1980) : Tu ne connais pas Federman ? Un type merveilleux. Il faut absolument que tu lui envoies Tartalacrème. Et il me donna son adresse, à Buffalo, dans les Amériques. Tartalacrème était la revue que je faisais à l'époque avec ma compagne et photographe préférée Marie-Hélène Dhénin. Bien avant les nouvelles technologies ! Notre technologie, à nous, c'était le stencil. Ce travail !... Seuls quelques curés de campagne et quelques gauchistes attardés l'utilisaient encore. La manivelle !... Qu'est-ce qu'on a pu la tourner, la manivelle ! Et le stencil qui se mettait parfois en boule dans la machine, et plein d'encre partout !... C'est comme ça que nous avons imprimé notre premier texte du grand Federman. Février 1981. Nous en sommes fiers.
    Mais ce n'est pas de cela que je voulais vous parler... Beaucoup de choses ont été dites ce matin sur Raymond Federman, je ne vais pas les répéter. Oui, le caractère jubilatoire de son écriture et tout ça, son humour, le plaisir qu'on éprouve à le lire... J'ai bien aimé aussi ce qu'a dit Nathalie Quintane : que les textes de Federman apportaient aux écrivains de la nouvelle génération une sorte de nouvelle permission et de liberté d'écriture. Oui, je suis d'accord sur tout ça. Je voudrais seulement, ne m'en veuillez pas, insister sur un autre aspect de son écriture, sur quelque chose d'un peu, comment dire ? sérieux ? De quelque chose en tout cas qui excède la catégorie du comique. Je vous explique...

    On a beau avoir de l'humour. On a beau aimer rire, et plaisanter, s'amuser avec la typo et la faire danser sur la page, écrire reste quelque chose de grave.
     Dans "La fourrure de ma tante Rachel", la Directrice littéraire d(une grande maison d'édition n'a pas l'air de s'en douter. Le narrateur doit le lui expliquer :
" ... écrire est pour moi un besoin profond et essentiel. Voyez-vous, il est parfois dans une vie des cataclysmes dont on ne se remet pas. Quoi qu'on fasse on ne peut jamais sortir de cette horreur ni parler d'autre chose, ce qui constitue, Madame, il faut bien le reconnaître, une fâcheuse contrainte pour un romancier. Et c'est de ceci qu'il s'agit toujours dans ce que j'écris. Si vous voulez, c'est ce manque, ce trou, cette grande absence en moi qui gouverne mon travail et lui donne son urgence. "

    Ferderman a récemment publié un livre intitulé "Mon corps en neuf parties". Federman aime son corps, aime faire plaisir à son corps, voyez la Liste des choses que je fais à mon corps tous les jours... Et n'allez pas prendre ça pour une plaisanterie ! Federman vivant !... Vous rendez-vous compte ? Contre toute attente, toujours bien vivant — ce que les ignobles de 1942 lui avaient précisément interdit !
     Or ici une question se pose : si parler de son corps, c'est, d'une certaine manière, raconter sa vie, à quelles conditions une vie (un corps) peut-elle être lisible et cette vie racontable ?
     Les gens aiment qu'on leur raconte des histoires vraies, surtout     quand elles sont tristes. A condition qu'elles jouent le jeu des histoires vraies, c'est-à-dire qu'elles soient non seulement vraies mais vraisemblables, que la chronologie en soit repérable et qu'elles soient fidèles au principe de non-contradiction. Les témoignages authentiques, c'est bien connu, permettent l'indignation et mettent du bon côté ceux qui les écoutent... N'en attendez pas de lui. Ah ! la grosse colère du narrateur, dans "La fourrure de ma tante Rachel", quand l'éditeur Gaston prétend que son livre est une autobiographie !... Ecoutez-le donc :
     " ... la question c'est de savoir ce que vous savez de ma vie, jeune homme, pour dire que ce que j'écris est vraiment l'histoire de ma vie... Je crois, mon petit Gaston, que vous confondez la vie avec l'écriture, l'écriture n'est pas, j'insiste là-dessus, la répétition vivante de la vie, ce n'est pas parce que moi aussi j'ai suivi une route semblable à celle de mon protagoniste que ce que j'écris est une photocopie de ma vie... "
     Chateaubriand, n'importe quel Lagarde et Michard vous le dira, s'est un jour promené du côté des chutes du Niagara, là où se trouve la ville actuelle de Buffalo, justement ! A cette époque, il n'y avait encore ni Coca-Cola ni Buicks. Rien que des forêts immenses, avec quelques " bons sauvages " qui se faufilaient entre les fûts des grands arbres. Chateaubriand essaie de décrire. Difficile ! Il dit : " La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines... "
Les langues humaines !... Existerait-il donc des langues qui ne le seraient pas ? Quoi alors ? Moins qu'humaines, animales en quelque sorte ? Ce n'est certainement pas ce que Chateaubriand voulait dire, mais plutôt qu'il existe une langue plus qu'humaine, qui est la langue divine (Rousseau disait : " la voix de la Nature ", c'est kif kif). Si une telle langue existe, elle est évidemment la seule à être parfaite, et si le sens précède l'écrit, on ne peut le trouver qu'en Dieu. Or Dieu n'existe pas. Federman n'a pas de vérité à nous transmettre, qui précèderait de toute éternité le terrible vécu. Son écriture n'est pas une écriture métaphysique, ou théologique. Au commencement, il n'y a pas de sens, pas de parole. Le monde est épouvantable, et muet : " ...à part ce qui est dit il n'y a rien silence... " ("La voix dans le débarras").

    Il existe deux sortes de temps. (C'est quelque chose que j'ai compris brusquement, le jour où je suis devenu vieux, et que plus on devient vieux, plus on devient gros.) Il y a le temps de vivre (c'est-à-dire l'oubli), et il y a le temps d'être (c'est-à-dire le sens).
Le temps de vivre est un temps linéaire. C'est ce temps-là qu'ont chanté Ronsard et, après lui, les romantiques. Rappelez-vous Le lac de Lamartine... Ce n'est pas très moderne, je sais, mais c'est quand même très beau, écoutez :

    " Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages,
     Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
     Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
                Jeter l'ancre un seule jour ? "

    Pour le petit immigrant qui débarque à New York, par un matin de froid brouillard, le problème n'est pas d'écrire, mais de vivre. Pour lui, le temps du vivre oscille entre la nostalgie impossible (il n'y a pas de paradis) et la fuite en avant. Que de choses il faut oublier pour continuer de vivre ! Nul regard en arrière. Derrière, il n'y a rien, sinon un vague et épouvantable cauchemar. Vivre, c'est toujours recommencer (commencer une nouvelle vie). Chez Federman, cette fuite en avant est rendue possible par un désir panique, par un extraordinaire instinct de vie. Rappelez-vous la scène du métro, dans Quitte ou double : dis-moi, Raymond, devant cette jeune femme assise devant toi, qu'est-ce que tu peux bander !...
     Les gens s'imaginent que JE nous est donné dès le départ, comme s'il nous tombait du ciel, et que nous n'avons plus qu'à continuer sur notre lancée jusqu'à plus rien... Sottise ! JE n'est pas derrière, mais devant. " JE est une création ", dit Nietzsche. Si Federman avait pu imaginer avoir un JE à lui attribué depuis le début et une fois pour toutes, il aurait perdu cette illusion dès l'épisode du débarras dans lequel autrefois sa mère l'avait jeté pour qu'il échappe aux tueurs :
" ... la porte se referme sur moi oublié je n'arrive plus à deviner les dimensions de mon corps du passé l...envers du loin regardant vers l'avenir pour créer peut-être le vrai moi t'inventer féderman avec tes nouilles jouant ma vie à quitte ou double... "
     Voilà bien l'enjeu de l'écriture : choisir entre le SENS (être) et l'OUBLI (vivre). C'est quitte ou double. Un sacré risque !
Celui qui choisit d'être s'enferme. Il écrit. Mais voyez comme ça se bouscule à l'intérieur ! Toutes ces personnes encore différentes entre les quatre murs ! " Un jeune homme. Tout seul. Un Français. Un juif. Un jeune-immigré-juif-français-tout-seul... Cinq éléments essentiels en une seule personne : solitude jeunesse race nationalité et statut. Comment pouvez-vous trouver votre identité avec une histoire aussi complexe que celle-là ? Comment établir des relations avec les autres ? Comment se lier aux autres ?" Ajoutez que celui qui est censé raconter l...histoire ne peut pas être confondu avec son protagoniste, que le jeune homme de 1942 enfermé dans son cagibi ne pouvait pas encore avoir la voix qui lui fut donnée si longtemps après ! Comment voulez-vous qu'un même et seul nom suffise à résumer une personne, qu'un seul récit permette de donner sens à la réalité ? C'est bien ce que nous a montré Louis Castel en nous faisant part du travail scénique qu'il est en train d'effectuer sur le texte de Federman. Oui, Louis Castel a tout compris. Il ne faut donc pas dire JE mais plutôt NOUS, ou mieux encore : Moinous. Ecrire, est tenter de faire coïncider tous les personnages. Toujours recommencer ! Il y faut toute une vie. N'est-ce pas ? Raymond... Une vie d'écrivain.

Alain FRONTIER
(Avignon, Maison Jean-Vilar,
table ronde organisée par le Théatrogarphe,
4 décembre 2004)

 

 

Rédacteur : Alain Frontier